Critiques de concerts (3) par Dominique Dubreuil
Festival Musique Ancienne de Lyon
…. En quatre épisodes empruntés à l'intégrale de l'édition 2005. D'abord un Requiem de Mozart dans la belle, la noble tradition classico-romantique, mais où l'on s'aperçoit que le travail entrepris par
Michel Corboz, à l'heure où les baroqueux n'avaient pas encore pris le pouvoir, a porté de beaux fruits. Et en l'absence du chef historique des Lausannois (meilleure santé à celui que la maladie nous fit priver
de sa présence rayonnante!), c'est son assistante Natacha Casagrande qui avec rigueur, dans l'esprit même de cette tradition au bon sens du terme, menait la sublime partition. On y retrouvait le poème
oppressant (Kyrie), l'ampleur (Lacrymosa), la terrible machinerie qui broie les humains dans les cauchemars du XVIIIe (le Confutatis, le Rex tremendae qui
font penser aux architectures carcérales de Piranese), et à travers les énoncés vocaux ou même instrumentaux, la pré-lecture du parlando et de la syllabisation dont avant tout le monde
Michel Corboz fit usage pour une pédagogie en profondeur des partitions. Les solistes donnaient un convaincant exemple de jeu dans l'unité d'inspiration, mais on remarquait plus particulièrement le timbre radieux et
l'allure d'Ana Maria Quintans, qui avait en début de concert éclairé le triomphalisme juvénile de l'Exsultate Jubilate.(Trinité, 04 décembre 2005)
A l'inverse absolu, le lieu inhabituel qu'est la Synagogue du quai Tilsitt (et son atmosphère un rien obsidionale, qu'explique la rudesse des menaces du temps) concentrait l'attention sur des chapitres en retrait de
l'histoire-musicale-pour-tous. Benedetto Marcello le Vénitien – si apprécié à son époque par les autorités de Telemann ou J.S.Bach, qui l'adapta –
pratiquait aussi un œcuménisme culturel et religieux dont l'audace nous étonne. Et la redécouverte de textes sacrés qui puisent à la source hébraïque et les
mélangent au monde de la post-contre-réforme comme à l'héroïsme baroque du Roi David Musicien est un voyage de retour très passionnant. Sans oublier
que cette incursion en pays de désir d'une tolérance sans frontières, très XVIIIe dans son ancrage, éveille en nous de salutaires échos. Les psaumes
ainsi traités paraissent enveloppés, malgré leur principe d'écriture en contraste parfois abrupt, d'une sorte de brume triste et d'une mélancolie inquiète que
connaissent bien les arpenteurs d'une Venise à l'envers du palais et de la façade, ce côté du dédale, du délabrement et de la solitude irrémédiable…
Les silences d'action imminente, la dénonciation expressionniste des fureurs criminelles, la linguistique violente des intonations germaniques qui saisissent le
cœur étreignent pourtant moins qu'une forme de répétitivité voulue, d'abandon à un temps morne et à une probable menace d'ange exterminateur à laquelle l'Histoire fait évidemment songer. L'art de Gérard Lesne
atteint ici des sommets d'où le chanteur a infiniment raison de gommer tout effet spectaculaire, même dans la déploration ou la colère. L'ensemble Fuoco e Cenere, dans l'accompagnement des Psaumes et dans les Sonates
instrumentales, impressionne – on aurait envie de dire malgré la gestuelle visagière sans retenue du chef-et-violiste Jay Bernfeld…( Grande Synagogue, 11 décembre)
Et pourtant on peut être expressif, vivre sa musique ainsi qu'ont appris à le faire et à le montrer les baroqueux, sans "forcer la note". C'est ce que prouvait en avançant le chef et soliste Daniel Cuiller
(qui fut, dit la biographie, collaborateur de William Christie, ce qui serait plutôt une école de vie scénique à la Buster Keaton…), en charge de faire révéler par le
Département Musique Ancienne du CNSM les vertiges de Jean-Marie Leclair. Et c'était joyeuse et éblouissante démonstration – au delà d'une virtuosité d'ensemble des étudiants – de ce que peut être un travail mené en
osmose, dans un climat à l'évidence détendu (ou alors ils seraient si bons comédiens qu'on devrait les féliciter pour cela aussi!), de surcroît pour un
compositeur probablement sous estimé, ou trop cantonné dans un rôle pour magazine people ("il jouait comme un ange, et sa mort restera dans la liste des
dossiers classés sans élucidation…"). Cela étant, on ne saurait se dissimuler que sa suite de danses pour Scylla et Glaucus passionne bien moins que les concertos, dont la tournure, les surprises,
les divines langueurs entre deux vertiges fascinent. (Trinité, 8 décembre) Cette inégalité d'inspiration ne saurait être sans sacrilège imputée au génie
omniprésent de J.S.Bach. Et c'était merveille d'écouter au Musée des Tissus deux personnalités tout à la fois aussi accordées en profondeur et d'un tempo de comportement si différent: le violoniste Fabio Biondi
, semblant éruptif et chantant son instrument comme au plein air de quelque espace italien, le claveciniste américain Kenneth Weiss dans sa souriante urbanité et la réserve
de son écoute objective des polyphonies intérieures… Quelle joie rassemblée dans les sonates! Tantôt l'égrènement du temps, l'inflexion tendre comme
légèrement enrouée des cordes (c'est cela, une vraie vie qui tient compte de la moindre variation, d'ailleurs imperceptible aux peu attentifs), tantôt l'allégresse
sans trêve qui est aussi la signature infalsifiable de Johann Sebastian, sa danse de vie (comme d'autres penchèrent vers la mort ou son approche toujours
embusquée), un temps irrigué par la vie, oui, et par la beauté… Le violon de Fabio Biondi trouve des coups d'archet si inventifs, des effleurements rythmés
comme ponctuation accentuée de l'idéale langue italienne, et tout à coup, ce sont appels d'oiseaux au fond d'un parc, au matin… Le clavecin de Kenneth Weiss – ah! le Donzelague aux sonorités magiques et au
vêtement pictural en plein rêve d'embarquement pour Cythère! – semble d'abord (dans le concerto italien) prendre une allure raisonnable, mais c'est pour mieux, au cœur de l'andante, détacher
l'admirable tremblement du temps, la beauté de sa basse obstinée, de sa sonorité de feutre. Quant à Locatelli, il saisit par ses études de virtuosité transcendentale, son violon de tzigane, son esprit de
saltarelle et les coups de talon d'Antée reprenant ses forces en foulant la terre: ce n'est pas le profond de la musique, ce n'est pas Bach, mais c'est le
bonheur, là, devant soi, à portée de voix. Pour conclure, via le cantabile d'un lento de Bach, par un K.27, miroir d'un Mozart de six ans, et déjà lui, sa forme de présence au monde.
(Musée des Tissus, 14 décembre 2005)Ph. : Fabio Biondi ©E. Manas / http://www.europagalante.com |