Du 20e au 21e

par Dominique Dubreuil

Et du plus lointain géographique au plus proche: commençons, pour ceux qui pourraient y assister, par le 6e concert des Genevois en leur saison de Contrechamps.
On se rappelle que ce groupe a choisi le thème très large du post-moderne, mais bien sûr en se concentrant sur ce qui dans ce vaste territoire aux frontières floues,
est exigence de réflexion et de qualité. Selon les éditorialistes du groupe suisse, la mémoire est une des composantes essentielles de cet effort aux intentions si diverses: on commencera ici par découvrir une compositrice américaine des années 1920 à 1940,
Ruth Crawford Seeger, "figure de prophète(en son temps), aux œuvres étonnantes de modernité, qui renonça à la composition – une autre forme de la mélancolie?".
La mémoire, c'est aussi l'acceptation de la culture: un compositeur contemporain comme Hugues Dufourt (à propos, rappelons aux Lyonnais qu'il naquit ici, et dut s'expatrier dans la capitale pour faire jouer ses œuvres et se faire reconnaître comme un des auteurs majeurs actuels) la pratique sans arrêt ni évidemment remords… La peinture de toutes époques est l'un de ses thèmes de prédilection, mais il peut en mélanger les références (Dürer, .Stella) avec la poésie mythique, tels les Sonnets de Shakespeare dans son Etoile des eaux (The watery star). Il en va de même pour Emmanuel Nunes (Improvisation I, en rapport avec La Douce de Dostoievski). L'esprit sera identique dans Création, demandée au Letton Gustav Friedrichsohn par Contrechamps. L'ensemble instrumental est conduit par Stefan Asbury (
31/01 , Genève, Radio; T. 41.22 329 24 00; www.contrechamps.ch )

Tout près de nous – au sens spatio-temporel du terme - , revoici la Création Musicale XXI, le collectif de compositeurs "domiciliés" en base lyonnaise, et "accueillis" à la salle Witkowski (mise en abyme de la Salle Molière…) Sous le nom (un brin provocateur en face de la référence parisienne, iznogoud interpretation?), le Trio des Canuts délimite avec harpe (Alice Borrel), flûte (Claire Constant) et alto (Marie-Anne Hovasse) un champ résonnant de Debussy aux très contemporains. Evidemment, au départ du concert c'est la Sonate fl,alto et hp du père de Pelléas qui est point de ralliement. Takemitsu est cité dans son "And then I knew it was wind" mais aussi Piazzolla dans Histoire du Tango. Après ces hommages aux anciens, trois créations, où deux cadets se mêlent à un plus aîné qu'eux: Nachtwandel de Gilles Schuehmacher, Transparences de Robert Pascal et un sans titre d'Olivier Roinsol. ( 23/01; T. 04 78 30 96 20). Et n'allez pas croire que le rappel d'Hugues Dufourt, ci-dessus, soit fortuit. Peut-être serez-vous contents, auditeurs attentifs au non-encore classé, d'avoir aidé par votre présence quelque(s) nouveaux Hugues Dufourt à se mieux révéler, entre Rhône et Saône? Vous nous raconterez…

On connaît le travail de patiente pédagogie que mène l'Ensemble Orchestral Contemporain (E.O.C.) de Daniel Kawka, non seulement en France – et avec cette saison une thématique centrée sur des compositeurs français, évidemment sans nationalisme - , mais aussi en Europe et en Amérique Latine (l'été dernier, c'était à Sao Paulo, au festival Musica Nova, et justement avec des œuvres de Hugues Dufourt). L'EOC constate qu'il a 13 ans en 2006, qu'il a tenu bon dans les métropoles rhône-alpines et en rayonnant le plus largement possible (malgré les précédents peu encourageants des ensembles ici voués à la musique contemporaine), et cet anniversaire lui donne l'occasion de se retourner vers "les compagnons de la première heure". Gilbert Amy a donné sa confiance dès les débuts de l'ensemble, et c'est dans "l'émotion" que lui est confiée une "carte blanche" pour son 70e anniversaire. Au concert de Saint-Etienne (26/01, Musée d'art moderne, un lieu bien choisi pour carte blanche...) doublé à Lyon (27/01 , Chapelle de la Trinité; T. 04 72 10 90 40; www.eoc.fr).

deux œuvres de G.Amy seront donc présentées: Echo XIII (1976), pour trombone (Marc Gadave) et orchestre, et les Ecrits sur Toiles (1983), hommage rendu par le compositeur à l'un des "mondes artistiques parallèles" qu'il inclut dans sa création, en croisement avec la poésie (c'était déjà le cas pour Une Saison en enfer, de Rimbaud) ou les arts visuels. Les Ecrits sont ceux des lettres dans lesquelles Rilke parle du Greco, de Cézanne, de Picasso et de Klee, et "récitées" au cœur de l'ensemble (par Jean-Philippe Amy): ainsi est établi in vivo et en "triangle isocèle des arts" le lien dont l'esthéticien Etienne Souriau expliquait l'importance dans sa "Correspondance des arts"… Cette carte blanche ouvre le jeu pour trois autres compositeurs, dont le plus connu est Jonathan Harvey (né en 1958), dont le Mortuos plango est devenu un classique contemporain; son récent Jubilus puise dans les chants solitaires des moines du Mont Athos et les relie par l'imagination aux monastères tibétains, dans l'alliance de dispositifs ircamiens et d'instrumentarium traditionnel. Hanspeter Kyburz (né en 1960) confie à l'EOC sa Danse aveugle; de ce compositeur actuellement en résidence au CNR de Saint-Etienne, Gilbert Amy dit que sa pièce "est une approche musicale de l'abîme émotionnel". La benjamine est la compositrice chinoise Leilei Tan (née en 1971), dont les Paradisiers seront donnés en création mondiale: "Ces oiseaux des dieux ne reposent jamais sur terre; on les rencontre à Java, en Malaisie et en Nouvelle Guinée, mais surtout dans les profondeurs de notre conscience"

N'oublions pas la reprise, à la Renaissance d'Oullins, du remarquable Rêve du Général Moreau transcrit par l'écrivain expressionniste allemand Klabund, et mis en musique par le Quatuor Debussy* sur des compositions de Schoenberg, Adorno, Hindemith, et des compositeurs martyrs de la barbarie nazie (cf. Atlantis de V.Ullmann), mis en scène par Jean Lacornerie ( 19, 20 et 21/01, T. 04 72 39 74 91).
Mais si nous voulons encore de l'inédit, allons à la rencontre d'un des créateurs les plus considérables d'aujourd'hui, le Grec Georges Aperghis, dont la devise "faire musique de tout" l'inscrit dans le théâtre instrumental. Parti  du sérialisme orthodoxe et bien sûr de la pensée de Iannis Xenakis, il en est venu à une démarche "multimedia" (le terme le ferait sourire et il le recyclerait dans un 5e degré de dérision), tout en fondant le groupe ATEM, plate-forme de diffusion et de création. L'opéra – bien sûr revisité par l'humour souvent ravageur et poseur de questions à la société – est au cœur de son travail sur la voix, parlée, chantée, tronçonnée, privée de sens direct et surtout rationnel. Et, en filigrane, relié à l'antériorité de l'histoire musicale, par exemple chez Schumann dont il admire la pensée poétique, fragmentaire, discontinue…La journée du
19 janvier, composée par le CNSM, prévoit donc une rencontre autour de G.Aperghis et d'un commentateur très averti (Daniel Durney) et un concert de l'Atelier XXe (dirigé par Fabrice Pierre), où seront donnés Parenthèses et Babil (comme Babel, pour sûr!) d'Aperghis, un hommage à Berg, et une Etymophonie (pédantisons: du grec etumos, vrai sens du mot) du jeune enseignant de composition Stéphane Borrel
(Salle Varèse, T. 04 72 19 26 61;
www.cnsmd-lyon.fr )

* Nomination du Quatuor Debussy aux Victoires de la Musique Classique 2006 dans la catégorie "ensemble de l'année".
Ph. : Georges Aperghis ©DR