Symphonie (s) par Dominique Dubreuil
A l'O.N.L., en 2005-2006, le fil conducteur est celui d'un héros-musicien: rouge d'abord, blanc ensuite côté idéologie de présence au monde, et révolutionnaire en esthétique, autrement décrit Franz Liszt, dont l'œuvre
traverse le XIXe avec un panache, une virtuosité, une générosité, un prophétisme et des contradictions qui évoquent son contemporain Victor Hugo. Et rarement ce Franz aura été aussi près de la littérature
que dans ses poèmes symphoniques, un genre qu'il n'a pas inventé mais porté à l'incandescence. Dans le concert dirigé par Roberto Abbado, qui a été chef principal de l'Orchestre de la Radio à Munich
(de 1991 à 1998) et mène une belle carrière internationale en Europe et en Amérique, les deux poèmes puisent à la mythologie antique. Prométhée (1850) est écrit en hommage à l'écrivain
allemand du XVIIIe Herder, mais le "voleur de feu" devient aussi une métaphore du poète qui apporte aux humains sa flamme. Les correspondances sont ici multiples, depuis la trilogie géniale d'Eschyle (Ve
siècle av.J-C.), et elles rejaillissent avec le romantisme, dans la poésie de Goethe (qui passe ensuite dans le lied chez Schubert) et dans celle de l'Anglais Shelley. Liszt
travaille sur cette donnée en psychologue et surtout en philosophe, loin de l'accidentel, et il caractérise personnages et allégories par l'équivalent de
leitmotive. A la rudesse sans pitié de ce combat entre un homme bienfaiteur et les dieux qui le punissent s'opposent les douceurs, "l'illumination glorieuse,
l'harmonie civilisatrice" d'Orpheus (1854), chant à la gloire du musicien qui avec son art donne à l'humanité une raison d'être et d'espérer. Le programme
inclut également un des grands textes lyriques du XIXe et de sa "musique de l'avenir", Les Nuits d'été où Berlioz – ami et protégé de Liszt – chante
l'amour comme nul autre en son siècle pour la voix féminine et l'orchestre indissociables (la soprano suisse Yvonne Naef est soliste). On entendra aussi
un Horace victorieux, autre lien avec l'antique d'après les peintures de Guy-Pierre Fauconnet où Honegger en 1920 livre l'une de ses réflexions
musicales les plus audacieuses, "chef d'œuvre radical, selon Harry Halbreich, la pointe extrême de sa percée vers l'atonalité". ( 19 et 21/01
, Auditorium; T. 04 78 95 95 95;
www.auditorium-lyon.com ); Chambéry, Espace Malraux, le 20/01., T. 04 79 85 55 43).On revient dans les mêmes lieux ( 27 et 28/01, Auditorium) à un chef-d'œuvre dont on ne sait s'il faut l'attribuer davantage au romantisme qu'au classicisme:
en fait œuvre de synthèse, hors des normes et d'ailleurs aussi du cadre liturgique. Peut-être le second opéra de Beethoven, après le Fidelio auquel il
tenait tant mais qui situait le compositeur dans une dramaturgie plus terrestre. La Missa Solemnis, écrite au crépuscule de la vie de Beethoven, fait surtout
écouter "les voix intérieures" qui parviennent au compositeur jusque dans l'emmurement de sa surdité physique. L'architecture en est grandiose, et le
texte catholique se fait prétexte d'un dialogue entre l'humain et la Divinité, au sens large du terme. Ici comme plus tard chez Liszt, l'Art joue ce rôle de
médiation dans le voyage à travers le sacré, et l'artiste est porteur d'une vérité très exigeante comme celle de la mission à laquelle le "condamne" son génie.
L'écho avec le finale de la IXe Symphonie- contemporaine, est aussi l'une des clés des portes ouvrant sur la vision. Jun Märkl, qui nous a donné récemment un regard très transparent et limpide sur la 3e
("Héroïque") de Beethoven, devrait ici en grand chef lyrique réaliser la synthèse de l'opéra et de la Symphonie; son O.N.L. est accompagné du Chœur Philharmonique de
Prague, et des voix solistes d'Alexandra Coku, Birgit Remmert, Robert Dean Smith et Klaus Mertens. Début février, l'O.N.L. s'affronte aux dimensions qui célèbrent le culte de la
durée chez le post-romantique Bruckner. Mais la 2e, dont une version initiale fut créée avec un certain succès en 1873, est encore dans un cadre temporel
moins surhumain (tout de même, environ une heure!) mais dans un langage qui préfigure les conquêtes formelles du compositeur autrichien: mélodies très longues, méditations lentes, thèmes en éléments rythmiques soudés ou
contrastés, glorieuses fanfares de cuivres… C'est que quelques années plus tôt, le musicien "autodidacte" vient de découvrir la 9e de Beethoven, dans un
éblouissement qui le guidera et l'accompagnera, en alliance indissociable, chez ce mystique , des choix compositionnels et de la conviction religieuse. L'ONL
est conduit par un brucknerien réputé– ne l'est pas qui s'autoproclame!-, le chef polonais Stanislaw Skrowaczewski, à ses heures compositeur: ce qui nous vaudra l'interprétation d'un Concerto Nicolo pour la main gauche.
Nicolo comme Paganini, bien sûr, et main gauche comme discipline d'écriture où fut grandiose Maurice Ravel; Gary Graffman est la main gauche… (
02 et 04/02; Auditorium). Echos ravéliens, cette fois avec le plus solaire concerto en
sol (aux deux mains, celles de David Violi) et l'étourdissant Tzigane (Cécile Agator et en alternance Pascal Monlong au violon), sans oublier la 2e Suite de
Daphnis et Chloe ainsi que le Pelléas de Fauré: l'orchestre du Cnsm est conduit par son mentor Peter Csaba. (02/02, Grenoble; Lyon, salle Varèse, 03 et 04/02; T. 04 72 19 26 61 ;
www.cnsmd-lyon.fr )Et puisque le baroque se repose un peu au cœur de l'hiver, mentionnons tout
de même l'importance – pas seulement médiatique – du concert isolé que programme la Chapelle de la Trinité : l'ensemble (au sommet justifié de la notoriété) Matheus, conduit par Jean-Christophe Spinosi, et l'alto (sur
l'Himalaya légitime de sa célébrité) Philippe Jaroussky vont enchanter dans leur répertoire de prédilection, airs d'oratorio et d'opéras de Vivaldi et Haendel ( 02/02, Trinité; T. 04 78 38 09 09)Et allez, Français, encore un effort
musical pour vous réveiller en symphonie médiévale ! Vous n'avez pas d'excuse si vous ne fréquentez pas la (demi) Semaine qu'a imaginée le CNSM: Alla Francesca, co-dirigé par
Brigitte Lesne et Pierre Hamon, vous entraîne en danses, chants et polyphonies du 12e au 15e, après un travail du Chant sur le Livre (Emmanuel
Bonnardot) et une visite des Jardins de Courtoisie (avec les plus Lyonnais Anne Qunetin, Gwenaël Bihan et Angélique Mauillon) (Amphi Darasse, CNSM, 23, 24 et 26/01, T. 04 72 19 26 61; www.cnsmd-lyon.fr )
Ph.: Philippe Jaroussky © Philippe Matsas |