Voyage chez Haydn

par Dominique Dubreuil

Pour le temps d'un week-end hivernal, le titre schubertien du Voyage d'hiver est resté à ce qui devient une institution musicale lyonnaise (conception artistique Françoise Falck, co-production Auditorium), mais est-ce adapté au choix de 2006? 
En tout cas, après les romantiques allemands, les Russes et les Français de la frontière XIXe-XXe,
voici Josef Haydn, alias Papa (pour les intimes, et son fils intellectuel le petit et immense Wolfgang Amadeus Mozart), en la circonstance sur-titré "le magnifique" (ce qui va à sa personnalité, révérence gardée, comme un tablier à une vache ou un bœuf tyroliens, mais il faut laisser s'épanouir la spontanéité affichiste des maîtres-d'œuvre!). Et dans un parcours en jeu de l'oie d'histoire musicale, impossible de sauter cette case, dont les dés et la raison – jugements du XXe y compris - font bien souvent un retour en case-départ. L'homme  a une vie longue (pour son époque: 1732-1809), d'abord provinciale au regard des Viennois, puis la renommée venant consacrer le génie, internationale, mais lisse; hyper-pro , dirait-on aujourd'hui. Mort en état de gloire nationale – et souffrant en patriote autrichien de l'occupation par les troupes de Napoléon -, il aura vécu en respectant et honorant  sa charge de serviteur à l'ancienne: sa carrière le voue aux princes Estherhazy; une décision tardive de "licenciement économique" libère de fonction domestique et de province hongroise ses dernières années, triomphales, qui lui permettent même de voyager jusqu'en Angleterre. Mais il n'aurait sans doute jamais songé sans frayeur ni même révolte à jouer en rupture comme son jeune et si culotté confrère salzbourgeois, Mozart l'indocile qui, lui, se désenchaîne – 25 ans! – en arrachant la livrée de son prince-archevêque Colloredo. Bien pensant, Papa, et l'adhésion à la franc-maçonnerie où l'entraînera Mozart n'a rien d'un acte de rébellion: ça se fait alors, dans le cadre de la monarchie éclairée de Joseph II. Bref, à sa façon, un Homme des Lumières certainement, et tellement lumineux qu'il introduit dans le bel édifice de sa musique les pressentiments , par crises, de l'émotion sensible, Sturm und Drang et pré-romantisme…. L'ordonnancement de la raison et l'harmonie se conjuguent en lui pour en faire aussi le père du classicisme – et si on préfère l'assimilation trinitaire, Dieu le Père en ce mouvement, dont le Fils serait Mozart et le Saint-Esprit, un Beethoven trop indépendant pour ne pas s'envoler aussi une fois sa mission remplie… Ce que Haydn accomplit dans le domaine de la symphonie et surtout du quatuor à cordes est capital: il en fait le laboratoire d'une création jamais lasse de ses conquêtes, de son prophétique je ne cherche pas je trouve. Il est aussi un musicien complet, puisque ne manquent à son catalogue ni les opéras (qui font l'objet d'une réévaluation raisonnable, sans donc les comparer au génie absolu de Mozart), ni les œuvres pour clavier, ni les trios, ni surtout peut-être les œuvres sacrées (messes, oratorios, dont cette Création qui s'ouvre par le geste incroyablement moderne du Chaos harmonique).

Alors donc, un portrait de cette immensité en six concerts de chambre? Admettons que ce soit les fragments d'un portrait cubiste, avec quelques facettes, puisque telle est la règle de ce jeu hivernal. Donc, des trios: Hbk (le sigle du catalogue haydn) 21,24,27,28 et 29, par les Wanderer (tiens, encore Schubert…), et des ajouts avec flûtes (sonate, trio, par Philippe Bernold, Emmanuelle Réville). Des aperçus de l'univers des…60 sonates: 50,58 et 60e par Claire Désert. Le London Haydn Quartet, spécialisé comme son nom l'indique, est dans les op.76/3,4 et 6, puis dans le sublime-ultime op.77/2, avec son andante-prière. Plus rares: duos pour violon et alto (Giovanni Radivo, J.P.Oswald), un divertimento pour vents (solistes de l'ONL), des quatuors voix-piano et des lieder (J.B.Dumora, Bruno Robilliard, atelier de l'Hostel Dieu), un divertimento à 4 mains de piano (C.Désert, V.Coq). Une transcription de la

104e symphonie pour un ensemble de chambre. Et le cadeau des Sept Paroles du Christ, chef-d'œuvre de dramaturgie sacrée pour quatuor, avec théâtralisation "légère", en l'occurrence la récitation d'un très grand comédien, Didier Sandre…
(6 concerts,
13,14 et 15/01, Salle Molière; www.voyagemusical-lyon.fr )

Ph. : J. Haydn ©DR