Jean-Philippe Viret, L'Indicible

Par Jean-Paul Gavard-Perret

Le contrebassiste Jean-Philippe Viret accompagné d'Edouard Ferlet (piano) et Antoine Banville (batterie) réussit la prouesse de lier la musique contemporaine et un jazz qu'on peut nommer classique (comme il se traitait par exemple dans les trios du même type des années 60). Comment ne pas percevoir, dans "Ascendant Vierge" initial, ou dans "Vierge" (terminal) une musique subtile qui évacue l'emphase lyrique comme, à l'inverse, le prosaïsme de tous ces musiciens qui n'arrivent jamais à décoller de leur savoir-faire de base ? de plus un tel CD est remarquable par son refus farouche de toute poétisation de la musique, dans laquelle se perçoit de manière auditive quelque chose de l'absence comme objet même de la musique donc de l'humain. L'indicible échappe ainsi à la mécanisation désespérante des gestes dans lesquelles trop de musiciens aussi bien du côté du jazz d'aujourd'hui que de la musique contemporaine nous ramènent trop souvent - même de grands noms, tel Philip Glass, ne finissent plus de se recopier. L'indicible est donc tout sauf temple musical dérisoire et comme vidé de sens. Viret associe la hauteur sublime de quelque chose qui touche à des fondements musicaux, au religieux ou à la métaphysique, mais aussi à l'inverse à une musique qui nous ramène au "bas", au concret. Nous sommes ainsi jeté dans les réalités humbles comme dans les rêveries sophistiquées afin d'épouser le "Rien" dont parlait Deleuze à propos de la musique, c'est-à-dire, la Rem dans la matérialité la plus nue et la plus défaite d'une œuvre où le noir se dissout dans le blanc. Existe ainsi l'aube non d'un nouveau monde, mais le contre-monde en une œuvre qui s'alimente de ce qui se vit mais ne peut pas forcément se dire. D'où le recours à la musique, par excellence l'art de l'indicible.

Jean-Philippe Viret, L'Indicible, C.D. Minium Music, Atlante Production.