Pall Mall d'hier et d'aujourd'hui

Par Christian Soleil

On sait que l'étrange nom de l'avenue
Pall Mall, à Londres, dérive du jeu du éponyme auquel s'adonnait le gratin au début des années 1600.
Il s'agissait d'un hybride assez peu sophistiqué entre le golf et le croquet,
très en faveur à la cour, un exercice de plein air tout à fait noble et tenu en aussi haute estime que le tir à l'arc ou la chasse. Pendant ce temps, le petit peuple jouait aux dés ou aux quilles. Pall Mall a toujours eu un lien très étroit avec la haute société londonienne. Aujourd'hui encore l'avenue est le centre des plus grands clubs de gentlemen. Derrière des façades cossues mais sans prétention, de vieux gentlemen anglais partagent des conversations érudites ou divers passe-temps de leur milieu.
Prononcé "Pell Mell" par les membres de l'aristocratie, la rue fut tracée en 1661 quand les chevaux et les voitures commençaient de poser des problèmes, interférant dans le jeu de pall mall. La petite noblesse trouvait fort désagréable la poussière soulevée par ces véhicules et le roi ordonna donc que l'on construisît Pall Mall. A l'origine l'avenue s'appelait Catherine Street en l'honneur de Catherine de Bragance mais on la nommait le plus souvent par son surnom de Pall Mall, qui fut établi dans les esprits bien avant de devenir officiel. Parmi les plus célèbres habitants de l'avenue au fil des années, Pall Mall a connu des dizaines de membres de familles royales. La dernière tête couronnée fut son altesse la princesse Francisca Josepha Louise Augusta Marie Hélène Christina du Schleswig-Holstein- Sonderburg-Augustenberg, petite-fille de la reine Victoria. Elle quitta les lieux en 1947.

Parmi les plus célèbres habitants de la rue, il y eut la marchande d'oranges de Covent Garden, actrice et maîtresse de Charles II, Nell Gwynne, dont la présence est commémorée par une plaque bleue au numéro 79. C'est le seul bâtiment côté sud qui ne soit pas propriété de la couronne. On dit que Nell refusait de vivre dans une maison qui ne soit pas à elle. Ainsi le roi lui donna son accord pour qu'elle se rende acquéreur de la propriété. Vers 1700 l'avenue était devenue très fréquentée et très à la mode parmi ceux qui faisaient des affaires à la cour, ainsi que dans les milieux artistiques : Jonathan Swift y vécut, ainsi que Laurence Sterne et Thomas Gainsborough. C'est aussi là que le libraire Robert Dodsley suggéra à Samuel Johnson de réaliser un dictionnaire.

Mais le plus remarquable des habitants de l'avenue rests sans doute James Graham, un charlatan écossais. En 1881, à l'apogée de la mode des farceurs et des mauvais plaisantins, Graham fonda son "Temple de la santé et de l'hymen" dans Schomberg House, au numéro 81. Ses riches clients le visitaient dans l'espoir d'atteindre la beauté et l'épanouissement sexuel. L'une des ruses de Graham était le fameux bain de boue ; il faisait entrer des faire-valoir mal attifés par une porte, tandis que de l'autre côté ressortaient des femmes de très grande beauté. Evidemment ce n'étaient pas les mêmes mais les clients crédules s'extasiaient devant de tels miracles. Ils payaient donc des sommes astronomiques pour continuer de croire qu'en mijotant des heures dans des bains de boue ils pourraient retrouver une jeunesse qu'ils avaient connue et une beauté qui leur avait toujours fait défaut. Etonnant. Une autre imposture des charlatans de l'époque consistait à faire payer à des couples sans enfants la coquette somme de cinquante livres sterling, soit l'équivalent de deux ans de salaire d'un laboureur, pour passer une seule nuit dans le "Grand lit céleste". Ce dernier était censé "agiter puissamment les délices de l'amour que même une femme stérile y concevrait une parfaite progéniture". En option, le Dr Graham pouvait être rémunéré pour superviser l'acte tout en donnant une conférence sur la procréation.

Au-delà de ses résidences bourgeoises, Pall Mall devint célèbre aussi pour ses cafés haut-de-gamme qui allaient devenir avec le temps les clubs de gentlemen qu'ils sont aujourd'hui. Plus que de simples lieux de consommation, ces établissements étaient déjà des lieux de débat : certains plus orientés dans la politique, d'autres dans le sport, d'autres encore abritaient des rencontres avec des érudits sur les thèmes les plus divers. Boire, converser et s'adonner le cas échéant à des jeux de hasard et d'argent : c'est ainsi que ces cafés se sont transformés au fil des décennies en clubs plus ou moins exclusifs. Certains ont maintenant disparu ou ont déménagé dans d'autres quartiers de la capitale britannique. Il en reste cependant encore, et non des moindres, tels l'Army and Navy Club qui abrite une magnifique collection de portraits, le Royal Automobile Club où Burgess et McLean ont pris leur déjeuner avant de quitter le pays, le United Oxford and Cambridge University Club qui abrite une biliothèque de quelque 20 000 volumes rares, l'Athenaeum qui est réputé comme le plus élitiste des clubs intellectuels, le Reform Club au sein duquel le Phileas Fogg de Jules Verne décida de son tour du monde en 80 jours, et le Traveller's Club qui comprend parmi ses membres Terry Waite, John Simpson et Ranulph Fiennes. Chaque club dispose d'équipements suffisants pour organiser le dîner de ses membres, mais il reste toujours la possibilité à ces derniers, accompagnés de leurs épouses, de prendre un repas à la Brasserie Roux, au 8 de Pall Mall. On y déguste d'excellents repas accompagnés des meilleurs vins.

A View of St James's Palace, Pall Mall /  by Thomas Bowles, 1763