Rouge. Costumes de scène vus par Christian Lacroix Par Odile Blanc La bibliothèque-musée de l'Opéra de Paris présente
un ensemble de costumes de scène du XVIIIe au XXIe siècle, choisis par le couturier Christian Lacroix pour la couleur rouge qui s'y expose. Christian Lacroix* l'a dit volontiers,
c'est le théâtre et l'opéra qui l'ont conduit à la mode. Le costume de scène confronte au passé et aux différentes manières de l'interpréter qui portent toutes l'empreinte de leur époque,
comme le montrent par exemple les costumes "gothiques" créés par Hippolyte Lecomte pour l'Opéra de Paris dans les premières décennies du XIXe siècle. De son côté la mode de ces vingt ou
trente dernières années ne cesse de puiser dans le répertoire des modes précédentes et de revisiter ainsi son passé. Créer des vêtements pour la scène
et pour la ville, loin de constituer des activités séparées voire antinomiques – la scène se réservant une prétendue liberté que la ville exclurait, mais le podium
n'est-il pas une autre scène? – c'est toujours en passer par une sorte de collision temporelle d'où faire jaillir quelque chose de nouveau, de personnel,
de contemporain surtout. Sur scène comme dans la rue, l'heure n'est plus à la reconstitution mais à l'interprétation. Couleur emblématique du théâtre et de l'opéra, le rouge revient avec
insistance dans toutes les collections de Christian Lacroix, au point de devenir la couleur de la maison de couture elle-même – et de matérialiser ainsi ce lien
fort entre scène et mode. C'est donc la couleur rouge qui sert de fil conducteur à cette exposition, en donnant à la fois le thème, l'argument, la
lumière et l'atmosphère. Les panneaux qui jalonnent le parcours sont dus à l'historien Michel Pastoureau, qui présente ici un brillant raccourci de l'histoire
occidentale de la couleur rouge. Longtemps couleur par excellence, celle du pouvoir et du sacré, du feu et du sang, le rouge – mais n'est-ce pas le cas de
toutes les couleurs dans l'imaginaire occidental? – oscille entre une signification laudative et son contraire. Il y a un bon rouge, celui du sang du Christ, du feu
joyeux de la vie et de l'amour et des fastes du pouvoir, et un mauvais rouge qui penche du côté des crimes de sang et des feux de l'enfer comme de
l'érotisme, convoquant des populations réprouvées autant que redoutées tels que bourreaux, bouchers, prostituées... Aujourd'hui, si ces connotations
négatives restent bien présentes dans notre imaginaire (rouge boxon plutôt que rouge impérial), le rouge s'est chargé d'autres significations qui ont trait au
signal et à la marque, du panneau de signalisation routière et à l'affiche au luxe et à la fête. Et depuis le XIXe siècle le rouge a investit les lieux de plaisirs et de
divertissement et en particulier les théâtres, dont il a teint rideaux, sièges et costumes.  Christian Lacroix met en scène cette couleur essentielle dans des vitrines qui sont autant de petits théâtres, et dans une rocaille centrale qui est comme le bouquet final de
cette exposition qui se donne comme "un bain de rouge" C'est une robe de mariée du couturier qui accueille le visiteur, façon peut-être d'évoquer l'association faite par
le Moyen Age occidental entre le rouge et le mariage, l'amour, la beauté, la fête et les vêtements de fête. Cette mariée là marie le rouge à l'or et au noir et ressemble à une infante dont l'opulence n'est pas sans
évoquer, curieusement, les dépouilles éternellement fardées de certaines reliques présentées il y a cinq ans lors de l'exposition La mort n'en saura rien au Musée
national des arts d'Afrique et d'Océanie. Peut-être ce rapprochement est-il induit par l'association du noir et du rouge et la théâtralité, précisément, du
sujet? Ou des fastueux ornements de tête, guipure, paillettes et plumes, qui ornent les mannequins? Tous sont en velours noir, uniformité dense et mate qui
sert d'écrin aux costumes présentés. On croise l'immense cape fleuronnée d'or portée par Sarah Bernhard dans Phèdre; la robe de comtesse en velours incarnat prolongée d'une traîne en gazar or des
Noces de Figaro en 1973; le pourpoint rouge feu et or de Méphisto pour un ballet de Béjart de 1986; le tutu vermillon sur une mousse de tulle noir des danseuses de Karol Armitage
l'année suivante; un gueux issu de la cour des miracles revêtu par Yves saint Laurent d'un patchwork de rouges en maille et velours; la grande cape lacérée
en cuir rouge sang pour un Falstaff émergeant d'un splendide haillon. Sans oublier les propositions couture de Christian Lacroix, tel ce toréador rouge
orangé ployant sous les dorures, ou cette merveilleuse cape courte en velours cerise créée il y a une dizaine d'années. Et si le rouge était aussi la couleur du sublime? Rouge. Des costumes de scène (XVIIIe-XXIe siècles) vus par Christian Lacroix
Jusqu'au 29/01/ 2006 - BNF / Site Opéra - Paris: http://expositions.bnf.fr/rouge/index.htm Site de Christian Lacroix: http://www.christian-lacroix.fr/
*Récemment dans "la mode et la mémoire. Entretien avec Christian Lacroix", Revue de la Bibliothèque nationale de France, n° 21, 2005, p. 51-54.1) Nuno Corte Real : Pourpoint de Mephisto Arepo
(opéra à l'envers), ballet de l'Opéra de Paris / Compositeur : Charles-François Gounod. Metteur en scène : Hugues Le Bars et Elisabeth Cooper ; Chorégraphe : Maurice Béjart. Décors et costumes : Nuno Corte Real
Création à Opéra national de Paris le 24 mars 1986. Opéra national de Paris / Photo Gisèle Nedjar, BNF 2) Marie-Hélène Dasté : Costume porté par Marguerite Jamois dans le rôle de Phèdre
Robe longue à traîne jersey rouille lamée cuivre et cabochons bleus. Bracelets, diadème, ceinture et cothurnes en peau dorée. Phèdre, tragédie de Jean Racine dans la mise en scène de Gaston Baty.
Production du Casino municipal d'Aix-en-Provence, le 13 mai 1952 BNF, Département des Arts du spectacle, Collection Baty / Photo BNF |