Chantal Ravel, Le beau voyage Par Jean-Paul Gavard-Perret "Cette imprécise douleur de l'étrange" La poésie est un rendez-vous : il ne faut donc y arriver ni trop tard, ni
trop tôt. Le risque c'est de manquer le coche, c'est-à-dire de n'être pas encore réceptif à ce point d'équilibre - et de déséquilibre - où la force de l'écriture, comme c'est le cas dans " Le beau voyage ",
tire son dynamisme du commencement et de l'enchaînement. Ce risque va de la condensation extrême à l'expansion la plus redoutable. Or Chantal Ravel, auteur précieuse et rare - nous tient dans l'intervalle. On
"voit" ainsi l'engrenage du périple, ses conséquences aussi. Tantôt il se freine, tantôt il s'accélère s'ouvrant sur tout, comprennent tout, il n'y a plus de limite comme le synthétise par exemple le texte
intitulé "Moindre mal": " Alors ne cherchant plus à soutenir la hurle tu suis juste l'empreinte l'aveugle résistance l'oc la langue à heurts à tenailles la qui faille sec
violente beauté fichée au corps livrée avec vivante ". Et c'est ce mot "vivante" sur laquelle la suite des poèmes va rebondir pour qu'une sorte de fluidité, après les horions,
redevienne, pour un temps, évidente. Le texte a-t-il d'ailleurs pouvoir de livrer des secrets aux hommes à qui tout échappe ? D'autant que nous dit en substance Chantal Ravel, le mode de la jouissance prescrit toute
une problématique de réserve. Certes souvent nous nous laissons séduire en aphasiques coucheurs par les éjaculateurs précoces qui ne refusent pas l'obséquiosité. Mais penser l'humain, le dire, confier ce qui passe par
la tête et le corps, arracher le voile de la nudité ne rime pas forcément avec indécence. Au contraire. Ainsi quelque chose s'ouvre dans ce livre rare et qui tient de l'échange et de l'incompréhension que porte (ou
supporte) toute vie, qui tient aussi de l'interprétation, du rapprochement ou de l'éloignement qui permet parfois de reprendre pied dans le familier du fourmilier existentiel que l'auteur rappelle dans un texte
("Désoeuvrer") dédié à Claude Simon l'incompris trop souvent et qui montre tout le mystère non seulement de l'œuvre du prix Nobel mais les traquenards et les bourbiers de la vie où se mêle sans cesse la petite
histoire à la grande. Ce qui s'accomplit dans l'écriture de Chantal Ravel n'exauce en rien ce qu'on rêve de savoir. L'étreinte des mots nous attire, comme elle attire l'auteur, mais elle sait que ce qu'elle livre et
qu'elle tente d'arracher au silence, bref toutes les images enfouies qu'elle essaye de faire remonter demeurent toujours bien pâles et grossières et qu'il en faut plus pour venir à bout du sens comme le souligne les
deniers vers de son livre : "Les mots faudrait oser se risquer à juste les mots debout tenir tête au craquement à cette imprécise douleur de l'étrange voyage jusqu'au fond du jardin
où nos pas incertains effleurent le lettre son consentement". "Lettre" et terre ainsi mêlées pour un apprentissage impossible que l'écriture en cassure de l'auteur n'a cesse de
rappeler. Cette écriture se constitue comme un puzzle (Simon n'est pas loin) qui se construit et se défait sans cesse et dont les éléments épars, joints, disjoints changent de structures au fur et à mesure de la
construction et des rencontres. Il n'est pas question alors d'assigner une place à chaque élément, parce que chaque élément ouvrent à plusieurs " solutions possibles. "Le puzzle reste donc sinon dépareillé du
moins ouvert et sollicite constamment des changements de point de vue ou de pensée (sous la pensée rationnelle). Cette sorte de mobilité de l'écriture, ses remises en question fait du lecteur parfois le
"conducteur" d'un mouvement vivant donc imprévisible parce qu'il est suscité en une écriture qui se pense en avançant. Il faut ainsi déchiffrer une "phase" pour en comprendre une autre, saisir le
mécanisme d'un blocage pour rebondir sur ceux qui suivent. Ce dédoublement produit par une telle écriture, par le "pro-jet" qu'elle engendre parfois nous enchantent, parfois nous plonge au cœur d'angoisses
qui remontent de notre inconscient, ces angoisses façonnées peut-être par lâcheté - en voulant les cacher comme de la poussière sous le tapis d'une existence frelatée. Cependant, Chantal Ravel ne fait pas de son livre
(pas plus que de ses plus anciens dont "Tenir parole" et " L'homme confondu) une cérémonie des aveux d'impuissance ou alors d'une impuissance active qui ne renonce jamais. D'où ses textes qui, le plus
souvent par fragments, par pièces presque autonomes, déverrouillent la porte des secrets, cette porte permet d'accéder, peut-être, à un seul et unique monde, aussi unique qu'il l'a été quand mère et fils étaient
indistincts, lors de la gestation, plus encore que confondus. Cependant l'auteur sait qu'il s'agit là d'une tentative impossible. Pour chaque être, s'en est fini dès sa naissance du duo indivisible, indénouable. On
ne peut faire que tourner autour donc d'une certaine façon il faut mieux faire une croix dessus même s'il reste toujours des "traces" : "mémoire de l'œil des profondeurs
la vive flamme est presque là". C'est pourquoi le plaisir du texte comme ouverture reste une belle vue mais une vue de l'esprit, c'est pourquoi aussi les mots deviennent traces afin qu'ils se chevillent au
corps. . L'écriture demeure en effet rivée à d'autres logiques, aux logiques de l'isolée poétesse qui rêve d'extraterritorialité de la maison où nous sommes enfermés. C'est pourquoi aussi si le secret désigne la
vie, si la vie désigne le secret, l'écriture ne pourra les rendre que plus intenses, enviables mais douloureux comme puisque l'un et l'autre demeurent impossibles à décrypter. S'en approchant Chantal Ravel nous engage
pourtant à nous en désenchevétrer. Et n'est-ce pas dans ces tentatives réitérées proposées par l'auteur que ces textes fascinent ? On sent en effet chez elle l'approche de zones qui ne s'atteignent pas, mais on sent
aussi qu'on en a rarement été aussi prêt .
C'est donc bien là " l'orgasme " d'une écriture. A travers lui il faut consentir à considérer le secret inaccessible comme le revers du langage. Voilà le pacte que propose la poétesse . Et en ce sens, dans cette tentative elle biffe ou rend caduque tout ce qui a été écrit. C'est pourquoi son écriture possède cette grâce particulière de contenir une sorte d'extase mortelle et la fascination de l'enfance sans que l'une et l'autre soient forcément soulignées…
Chantal Ravel, Le Beau Voyage / Illustrations: Dominique Tavernier. Jacques André Editeur, Lyon, 84 pages |