Théophile de Giraud, L'art de guillotiner les procréateurs Par Jean-Paul Gavard-Perret
Que restent-ils de nos amours Ou du bon sexe illustré: sexualité et procréation Sous la direction d'Axelle Felgine, les éditions
Le mort qui trompe
inaugure leur naissance de manière paradoxale puisqu'elles en appellent à un manifeste "anti nataliste" sous titre du livre de Théophile de Giraud qui nous rappelle qu'étrangement, peut-être, le corps se perd où il croit prendre chair. Et que - pour faire simple - la procréation crée un espace vide plus que d'amour et du vivant. Non que l'auteur en appelle au refus du coup de foudre, du contact ou de l'étreinte qu'il ne réduit pas à l'instar de Beckett à une " foirade ". Mais l'essayiste possède le grand mérite de penser mal : non seulement pour lui l'image (sous toute ses formes) n'est qu'une image mais il remet à sa place la relation sexuelle et tous ses corollaires d'un côté le plaisir pour le plaisir, de l'autre son utilitarisme. Bref tout ce qui dans la relation suscite à la fois un trop vide et un faux plein où le désir trépasse et dans lequel s'articule une vision qui risque soit de faire couler beaucoup d'encre, soit - et c'est plus probable - d'instaurer un mutisme tant les propositions . d'un anti-natalisme élevé au rang d'humanisme dérange et peut pour beaucoup sembler soit un délire soit une vision inacceptable.
On ne peut revenir sur tous les thèmes abordés dans une œuvre aussi foisonnante et riche. Soulignons cependant quelques points capitaux (et pourquoi pas capiteux, même si ce n'est pas à proprement l'objet
du texte). En ouvrant la sexualité telle qu'il le fait, Théophile de Giraud fait de nous tout sauf des voyeurs et ne risque pas de nous replier sur nos fantasmes et un demi-sommeil de luxure abstrait de la vie. Dans sa
manière de pratiquer l'analyse l'auteur nous extrait des manipulations auxquelles nous sommes culturellement accoutumés dans ce qui tient d'une roideur mécanique. La force du livre réside donc en sa nécessaire
"dérive" qui pourrait se résumer dans la phrase suivante (p. 167)
: " La cause ultime de la persécution (comment la nommer autrement ?) universelle de tout ce qui touche à la luxure, à l'orgie, à la débauche, à la frénésie érotique ou pornographique tient à ce que toutes les sociétés depuis des millénaires s'acharnent à domestiquer, à brider, à enchaîner la sexualité faute de pouvoir consciemment comprendre que l'objet réel d'une tel volonté de maîtrise n'est autre que la procréation elle-même ".
Par cette assertion majeure l'auteur reprend ainsi une des théories si peu et si mal comprises d'Antonin Artaud dans, entre autres, ses Cahiers de Rodez. L'essayiste d'une certaine manière la déplie dans un langage plus standard, plus pédagogique.
Il n'empêche qu'un tel propos prend par revers l'idéologie de notre temps mâtinée soudain d'une forme de pessimisme qui se veut malgré tout un forme de paradoxale d'espéraznce. Théophile de Giraud fait
ainsi table rase des idées reçues. On pourrait d'ailleurs multiplier les exemples mais laissons au lecteur le plaisir de les découvrir. Citons cependant et presque au hasard l'affirmation suivante : " Si les
organes de notre jouissance n'étaient pas surtout les sources de notre souffrance, nous n'aurions aucun scrupule à les dévoiler, à les exhiber face à nos congénères ". Et un peu plus loin
: " risquons cette hypothèse : tout complexe, toute inhibition, toute névrose, toute psychopathologie réputée d'origine sexuelle trouve en réalité sa racine la plus profonde dans notre détestation, aussi peu consciente que vigoureuse d'avoir dû naître ", dans notre généthliophobie ".
On le voit encore ici Artaud mais aussi Beckett ne sont pas loin. Il ne reste, en une telle approche, rien des amours tels qu'ils sont montrées ou racontées généralement sinon les rouages dans
lesquels le voyeur est remixé mais non remisé (comme dans les productions érotiques ou pornographique). Avec un tel livre Adam ne mangera ni la pomme espérée, ni un quelconque fruit de la connaissance tant l'auteur
dénude les fils grossiers qui nous excitent ou nous motivent en nous "drapant" si l'on peut dire d'illusions admises. Un tel ouvrage exclut le semblant, le faire reluire, le polish. Et l'auteur ne joue plus
des clichés ou des racontars sur le sujet quitte à faire dresser les cheveux sur la tête de bien des lecteurs (même les anciens lecteurs des oubliés Marcuse et Reich) lorsqu'il écrit :
" le progrès du bien-être humain s'enflera gigantesque lorsque l'on embrassera l'idée qu'il ne faut plus réprimer la jouissance, aussi outrancière soit-elle, mais bien les conséquences obstétricales de la jouissance ! De toute évidence un échangisme nullipare ruisselant de sperme, de cyprine et la libertine lubricité vaut mille fois mieux que le plus chaste père de famille".
Pour reprendre le titre d'un autre auteur aujourd'hui oublié car il
sentait lui aussi trop de souffre - Tony Duvert - il y a là " le bon sexe illustré "
qui se complète de l'avis de décès de tout le fonctionnement des types de sociétés. En plus belle fille du monde la procréation ne peut donner que ce qu'elle a et l'auteur ne se prive pas en début comme en fin de texte d'appeler à la rescousse une pléthore de citations qui viennent corroborer son propos. La procréation parce qu'elle se "dérobe" à la jouissance est donc d'une certaine manière contraire à la jouissance et à la notion de
" dépense "
(ce qu'un autre auteur avait d'ailleurs déjà esquissé : Bataille). La procréation ne peut donner que ce qu'elle suscite : de vagues souvenirs qui rappellent que la chair désirée reste une existence irréelle, accidentelle. Elle a beau faire bander, voir sidérer : elle désidère et en fin de compte coupe la queue, achève. Entre jointure et houle elle ne laisse plus pénétrer de temps comme un axe mais telle une feinte d'articulation. En sa mécanique plus rigide qu'ondulatoire elle est cette machine à engranger du phallus juste pour qu'il s'égraine comme un épi de maïs. Avec elle se joue donc une étrange partie de dupe tant elle articule le fantasme tout en le désarmant. L'auteur nous fait ainsi reprendre bien des manques et dévoilent des masques que l'art du spectacle feint de nous grimer pour mieux - on osera le mot - nous "baiser" : le lecteur peut ainsi reprendre conscience de ce qu'il est et éprouve, lorsque, à l'ébullition, répond le vide d'une vague autosatisfaction qui ressemble à s'y méprendre à une automutilation, Elle ne peut offrir non une altérité mais rien qu'une bordure, qu'une doublure, elle ne permet de tricoter, d'entrecroiser aucune double corporalité. Théophile de Giraud (sous les divers thèmes qu'il aborde et dont on aura donné ici qu'un trop mince aperçu) a le mérite de la rappeler - au moment où l'on croyait pourtant que les choses étaient apparemment plus simples - que tout dans la sexualité reste plus compliqué qu'on ne le croit et que pour oser l'aborder il faut écraser les hautes herbes des idéologies politique, sociale et spectrale. Le sexe croit avoir besoin de la procréation (dont souvent il se préserve) car il a besoin du regard de l'autre. Mais la procréation ne le regarde pas. Avec un tel livre les situations ainsi se renversent pour redonner à l'être au moins l'idée de sa liberté. Soudain elle n'est plus fiction de sa fiction et le corps devient bien plus qu'une idée autour de laquelle se crée généralement qu'un retour à la solitude déposée de toujours dans le corps, le corps guetté, entrevu mais qui une fois de plus se dérobe. L'auteur ranime ainsi de manière perverse les questions que l'on pose sans espoir. Il ferme les promesses d'un avenir programmé vers d'autres perspectives. Cela la folie de l'écriture lorsqu'elle accepte de nous engager dans les impasses nécessaires loin des poses et des illusions d'une proximité trop vite atteinte, lorsqu'on croit toucher l'origine fallacieuse d'un accomplissement "générique" ou génétique.
Théophile de Giraud, L'art de guillotiner les procréateurs, Editions Le Mort qui trompe, Nancy,208 p.
http://le-mort-qui-trompe.fr |