Jacques Coly,
Destockage

Par Jean-Paul Gavard-Perret

Les pays où tout est permis
Dans le film Matrix, le personnage de Morpheus déclare " la Matrice est un système. Ce qu'il faut que tu comprennes c'est que la plupart des gens ne sont pas prêts à être débranchés ". Non seulement ils ne le sont pas, mais le système (matrice-mondialisation) fait tout et plus que tout afin d'instaurer une "paix-monde" où tout le monde y trouverait son compte et où, loin d'organiser la subversion du système capitaliste mondialisant, le commerce équitable ou le marketing éthique ne servent qu'à consolider l'ordre économique et social, de perpétuer son hégémonie jusqu'à faire croire aux consommateurs qu'ils sont des anticonsommateurs qui arborent fièrement comme symboles de leur "anti-conformisme" des T-Shirt où s'affichent les figures médiatiques du Ché ou de Kurt Cobain.
Comment rompre avec ce système, comment rompre avec cet imaginaire cultivé du mythe " contre-culturel " qui n'est que l'image inversé de la culture dominante dont elle est un sous-produit soluble? Une solution - certes minime - peut passer par la littérature. Certes pas n'importe laquelle mais, par exemple, celle qu'illustre Jacques Coly avec son dernier livre "Destockage" et qui rappelle par exemple le livre d'une étoile filante de la littérature française qui s'est suicidée: Joëlle de la Casinière. Son livre "Absolument nécessaire" (Editions de Minuit, 1973) trouve un écho et plus dans celui de Coly. L'auteur est un des rares auteurs qui refusent d'écrire leur pensée et qui ne veulent pas que celle-ci leur échappe. Il s'oppose à tous ceux qui croient nous "instruire" à proportion de leur pensée enchaînée et ne tendent pas à connaître la contradiction de leur esprit avec le chaos ou le néant et l'impensable.

L'ère cathodique (encore plus que littéraire) sera allergique à ce genre de texte: c'est pourtant lui Qu'il faut retenir : . "Destockage" est un livre d'un sujet en marche. Il,"se voyage" sans se complaire dans ses origines qui dégagent une atmosphère d'asile. Au contraire il ouvre une brèche dans ses effets de clivages et cassures que procurent ses morceaux - aussi littéraires que graphiques ou iconographiques - et peut apparaître comme une extension de la notion de livre pour substituer une écriture " autre " à ce qui pourrait se figer en un système. Il y a ici toute une violence et une ironie qui se déploient dans une sorte de puzzle ou de patchwork comme si cette forme correspondait à cette place manquante que cherche l'auteur en fixant le monde. Afin d'y parvenir , Coly détourne les dispositifs antérieurs en transgressent les lois du livre (quelque soit son genre) et en acceptant une écriture du montage et du démontage qui nous détourne des cadres fixes de lecture. Le livre devient une sorte d'événement, d'installation (comme on parle en art plastique) qui produit une autre temporalité et un autre contexte à la ou les lectures : car on peut prendre ce texte de multiples voies, se laisser happer par exemple par les notes de lectures ou entrer en lui comme au hasard pour en isoler un fragments qui sous l'humour ou non cache des pépites vitales. Il y a donc ici une scénographie, une redécouverte du livre et de ses lectures. Il est nécessaire d'y plonger au moment où le routine du récit habituel nous fait déserter l'épaisseur du monde. Ici l'espace " plastique " et littéraire créent d'autres enracinements, d'autres comportements. Bref, il s'agit de rêver un autre monde ou d'imaginer le monde autrement dans des fragments de " destockage " qui pourtant deviennent une totalité agissante.
Répétons le, en dehors de tout " engagement " Coly propose une autre manière de lire le monde : manière non discursive mais à proprement littéraire où trône le chaos et l'irréel. Il nous soumet à des chocs par cette marche dans l'écriture qui ne cherche pas à fourrer l'expérience de la réalités dans des voies clairement définies et lisibles. L'auteur n'accorde pas crédit à une mise à plat sur le papier d'un récit et d'une forme de linéarité, et c'est ainsi qu'il donne accès à un autre mode de penser non par ce qu'il décrit mais écrit et qui pour beaucoup ne représentera sans doute qu'un magma qui tient du chaos et de l'irréel.

La question n'est donc pas pour un Coly " ce qui s'écrit " mais " ce qui écrit ". La question n'est pas du rapport de l'écrivain à lui même (comment est ce dernier dans son écriture) mais comment un tel livre avance. Son écriture et sa scénographie radicale appartiennent sans doute à celles qui ne démordent pas de la solitude de l'écrivain sans que celui-ci s'y carapace cependant. Ecrire n'est ni tout à fait un état de rêverie ni tout à fait un état de nature. Si rêverie il y a c'est au sens où l'entendait Rousseau : derrière ses promenades solitaires se découvre plus que des paysages vus le devenir de ce qui s'écrit mais qui jusqu'au moment où l'auteur passe à l'acte reste ce qui lui échappe et d'une manière le dépasse. Sans cela nulle écriture mais juste le fétichisme. Ecrire n'est pas thématiser, c'est former une matière dont la structure échappe, reste en devenir incessant. L'écriture n'a rien à prouver qu'elle-même et c'est ce que " prouve " Coly qui va dans l'obscur et qui peut faire sourdre soudain une vision du monde dont l'écrivain lui-même n'est pas le garant. C'est par tout ce qui lui échappe que l'écriture est sienne, que l'écriture est chienne, chienne irradiée. Coly n'écrit que s'il n'est pas sûr d'écrire. Il ne cherche ni à se connaître ou se soigner, ni à connaître le monde ou le soigner : il s'éprouve et l'éprouve à l'épreuve d'une langue qui avance. Tel est son seul engagement, mais c'est celui-ci qui paradoxalement fait surgir des mondes inconnus, des mondes non anti-matriciel mais anti-Matrix. Des livres qui proposent à leur ainsi une autre manière de voir, d'éprouver, de sentir nos états de victimes et peut-être de toucher cet arpent de vérité et de liberté qu'on a oublié de réclamer. Sans cette écriture on l'aurait toujours ignoré. Cela ne veut pas dire que nous allons changer, que le monde va changer. Mais soudain quelque chose a bougé.
L'auteur défigure nos certitudes par ce livre-pays où l'on sent une présence, un éclat anarchique. En un tel texte la voix du " poète " n'est pas perdue. En refusant le soliloque sacré des Califes ou celui de ceux qui se repaissent d'abstraction ou se clouent à l'éphémère, jusque dans les convulsions de l'agonie, dans l'effondrement et parfois les larmes ou le rire il trouve encore la force de bâtir la maison de l'être " sur le sable " comme disait Jabès là où toujours des tsunami intérieurs sont prêts à la balayer. Pourtant la résistance d'un tel livre est plus forte que les marées et c'est là qu'il faut continuer à lire et à creuser face à un monde qui reste accroché à un besoin infantile de camelote et dont se repaît ,comme tout marché, le marché littéraire.

Jacques Coly, Destockage
Éd. le Nerprun solaire