Disques, revue et dvd

par Dominique Dubreuil

On connaît le déficit de l'édition des revues musicales, et il est donc agréable de saluer la parution d'un nouveau titre dans ce domaine. Qui plus est, entre Rhône et Saône. Et encore mieux, sous une belle enseigne qu'il est inutile de traduire aux non-latinistes: Tempus Perfectum.
Les éditions Symétrie, à qui on doit le livre-25eanniversaire du CNSM, se lancent dans l'aventure, pour l'instant trimestrielle, d'un format davantage fascicule-livret que livre, et ici centré sur Le Plein du vide. Non pas plein de vide, et au contraire, avec ce titre-oxymorien (on aime ça, chez les lycéens), rempli de substance au demeurant aussitôt recyclable pour le baccalauréat-musique: car cette partition comtemporaine est "au programme 2006" pour les chères têtes blondes et brunes. Alors, si votre progéniture est dans ce cas de figure, courez vite acquérir Tempus Perfectum/1! Mais aussi pour la culture musicale du bel aujourd'hui, car la compositrice chinoise Xu Yi – dont plumart avait parlé lors d'un concert par l'Ensemble Orchestral (E.O.C.) – a signé là une très belle œuvre à la croisée des chemins d'Orient et d'Occident, de la philosophie et de l'écriture avec les sons. L'étude esthétique et analytique qui constitue l'essentiel de T.P./1 prend en compte, en un langage volontairement accessible aux non-spécialistes, précis et nuancé, tous les aspects de ce tour d'horizon intellectuel et sensible. L'auteur, Jérôme Dorival, qui en même temps que son activité de compositeur (associé au GRAME) enseigne l'histoire de la musique, n'oublie pas de situer liminairement "les compositrices dans l'histoire", de même qu'il se livre à une présentation du parcours des musiques mixtes, à dispositif, et interactives, avant de lire la partition (extraits transcrits en soigneuse notation graphique). De courtes rubriques sur l'âge classique et les liturgies orientales complètent l'ensemble et annoncent les chemins ultérieurs.
- N°1, mars 2006; T. 04 78 29 52 14;
http://symetrie.com

Plumart qui, comme vous le savez et l'appréciez, chers lecteurs, ne manque pas du sens de l'actualité critique, avait publié à l'issue de l'été 2004 des notes d'écoute sur La Roque d'Anthéron . Et en particulier sur l'intégrale du piano-4-mains de Schubert par Christian Ivaldi et Jean-Claude Pennetier. Quatre extraits de ce moment précieux ont paru en DVD dans la collection "Pianos de la nuit" que le Festival provençal consacre en "studio de concert, avec public en temps réel" à des temps forts de ces séries. Les présents à cet événement y retrouveront un climat admirable, les absents découvriront des interprètes inspirés. Au long de ce parcours en 4 mouvements règnent l'unité de pensée musicale par des pianistes qui explorent depuis longtemps cet univers enchanté (C.Ivaldi en avait même enregistré une première intégrale au disque avec Noël Lee), et une conception très wanderer du voyage intérieur, à la fois humble et déterminée. Chacun des deux garde son comportement au clavier dont les zones sont partagées et échangées: C.Ivaldi opposant aux possibles agressions extérieures son visage sévère et concentré("presque trop sérieux", dirait Schumann…), J.C.Pennetier souriant par instants et surtout parlant des lèvres le texte qu'il joue. La caméra de Chloë Perlemuter saisit bien cette diversité et travaille très intelligemment perspectives dynamiques et zooms du regard. Les Variations D.624 "sur un thème français", dédiées en 1818 au Dieu inaccessible Beethoven, sont encore en une sorte de périphérie, ou de portique pour les trois partitions de l'année ultime, 1828, là où se révèlent les secrets. Le Grand Rondeau D.951 varie dans une lumière tendre, parfois crépusculaire des thèmes de voyage. L'allegro D.947, n'a nul besoin de son titre (ultérieur et médiatisé) d'"orages de la vie" pour faire pénétrer au domaine de quelque fureur et mystère, passant avec ce parfait naturel, apanage de Schubert, en des contrées visitées par le génie de la modulation. Quant à la Fantaisie D.940, tout mélomane sait qu'ouverte par une des phrases les plus merveilleuses de toute l'histoire musicale elle mène par conduite tour à tour énergique, lumineuse ou désespérée là même où tout artiste espère s'engager: un combat avec l'Ange. Les interprètes s'y montrent dans toute la vérité harmonieuse et parfois dissonante de leur engagement.
-1 dvd. Idéale Audience - Naïve DR 2116 AV 103-

Mozart, deux concertos pour piano transcrits
pour quatuor à cordes et piano./
Quatuor Debussy, François Chaplin
Rendre Mozart plus transparent encore, qui ne rêve de faire davantage que le modèle, celui dont justement les qualités s'imprègnent tant d'une telle qualité, si harmonieusement répartie en profondeur et dans le dramatisme? Mais on sait aussi que les transcriptions-réductions – du concerto à une formule chambriste – ne sont pas sans piège de restriction des pouvoirs. Sauf bien sûr si le compositeur a veillé lui-même à ce détachement de soi. C'est le cas chez Mozart pour les 3 concertos K.413 à 415 (1782), juste milieu – comme l'écrivait Wolfgang à son Papa (biologique) – entre "le trop difficile et le trop facile, très brillants, agréables à l'oreille sans tomber dans la pauvreté". Ce souci réaliste de mettre les œuvres à la portée d'amateurs (excellents, tout de même!) fait l'aubaine d'une formation en quatuor avec piano qui cherche avant tout l'authenticité. Ainsi entend-on les Debussy, plus connus au disque pour leur intégrale Chostakovitch et des interprétations romantiques ou modernes, aborder le classicisme le plus novateur et pur, en compagnie d'un pianiste romantique et par dessus tout debussyste, François Chaplin, qui leur apporte sa respiration, peut-être naturellement moins haletante en ces temps de Chostakovitch intensif… Voici donc les deux premiers de la Suite "pas trop difficile mais sans facilités", tournant dans une lumière qui évoque aussi le côté Debussy du Quatuor D. et du pianiste. On a l'impression de redécouvrir ces concertos qui ont pour la postérité moins bonne réputation, cinq ans après le romantique 12e (K.271), et alors que l'andante du K.414, grave et implorant, est un "tombeau" pour Jean-Chrétien Bach, ce Bach de Londres que Mozart admirait tant. Le groupe des Cinq rééquilibre les valeurs de l'orchestre originel, et tire les œuvres vers les deux superbes "quatuors avec piano" K.478 et 493 de 1785. Les plans, les textures apparaissent traversés par une lumière ensoleillée, joyeuse: c'est le soleil du matin, mais descendant au crépuscule pour l'andante du K.414. Cette conception rénovatrice cède en fin de disque la place au retour du quatuor seul, qui est un autre hommage à Bach, Jean-Sébastien, dont Mozart redécouvre l'œuvre et alors signe un ardent et presque sombre dans l'adagio et fugue K.546 (1788). Les Debussy, redevenus ici "autrement eux-mêmes", donnent à cette double page une âpreté, une densité sonores qui bouleversent.
-ARION ARN 68 718-

Schoenberg, Berg, Webern
- Quatuors / Quatuor Manfred, Marieke Koster
On connaît le rôle des Compositions de Kandinsky à la fin de la 1ère décennie du XXe: symboliquement, c'est la fin d'un monde de la perception visuelle et intellectuelle.
Pour Schoenberg, c'est le 2nd Quatuor de 1908-09 qui semble passage du gué. L'œuvre, avec ses hésitations d'un mouvement à l'autre, paraît centrée à partir du 4e mouvement, Ravissement, où la voix d'une soprano énonce le poème de Stefan George et l'entrelace avec les cordes du quatuor. A côté de cette partition décisive, le quatuor "1905" de Webern (redécouvert au début des années 60…) semble extrêmement encore "sur l'autre rive", antérieure, et d'une certaine façon, rassurante malgré son climat quelque peu autodestructeur. L'autre disciple ardent, Berg, est en son op.3 de 1909 plus "avancé", en tout cas assuré, selon une plénitude déjà trouvée du nouveau langage. Mais les trois partitions peuvent être placées sous l'invocation du tableau de Segantini qui inspire le jeune Webern: "Devenir, être, s'en aller" Il est bon que le livret du disque comporte, outre une étude très documentée de Cyril Béros, une déclaration enthousiaste et de ton très naturel d'un des membres du Quatuor, Marie Béreau. Car cela vient irrésistiblement à l'esprit en écoutant les Manfred et Marieke Koster: la musique y est interprétée comme si elle venait d'être écrite, alors que pourtant toute une tradition s'est établie, et bien que ces œuvres n'aient pas eu la fortune d'autres ultérieures (que l'on songe aux 6 de Bartok), on ne se débarrasse pas esthétiquement du commentaire en évoquant le seul expressionnisme, notion salvatrice et finalement vague. C'est plutôt ici le climat de liberté cernée par un certain étouffement de l'écriture qui caractérise les Manfred, au patronyme romantique à goût de destin maudit. L'intervention de Marieke Koster est impressionnante: une voix généreuse évidemment, ardente, presque désespérée par les hauteurs qu'elle atteint dans le cri et sa retombée, puis apaisante et consolatrice. Voilà une dramaturgie à cinq où le rôle de chacun est pleinement réfléchi, assumé, et relancé comme si s'improvisait une marche dans les paysages de solitude ravagée par les tempêtes. Et l'écriture des auteurs s'y individualise très clairement, la surprise intervenant à l'audition de ce Webern hors de l'imagerie très "progressiste" devenue à son propos la règle. Il est vrai qu'en quatre ou cinq ans de ces années follement inventives, tout changeait à vue, et qu'on trouvait souvent sans même l'idée de chercher quoi que ce fût…
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Zig Zag Territoires ZZT 041 1201-