Diverses chambres…

par Dominique Dubreuil

Les Musicades "en éventail ou archipel" manquent à Lyon, nous l'avons souvent écrit. Elles poursuivent cependant, bon an mal an et sous forme restreinte,
leur parcours. Voici donc en 2006 les XVIèmes du titre, sous la forme d'un seul concert prestigieux, fondé sur la notion d'instruments illustres. Le luthier-fondateur des Musicades, Jean-Frédéric Schmitt, a rassemblé pour une soirée "six solistes d'exception jouant les plus beaux instruments de la lutherie italienne", dans le déploiement des deux Sextuors de Brahms qui unifie la pensée musicale.
C'est au milieu du XVIe que l'esprit pragmatique des hommes de la Renaissance incite à faire jouer sur des instruments à cordes frottées les parties traditionnellement chantées. Ainsi apparaît un quatuor de cordes en parfaite adéquation avec les 4 "hauteurs" du quatuor vocal; mais ce n'est qu'au début du XVIIe que Monteverdi fait entrer ces " voix de cordes" dans l'orchestre qui en fera dés lors une de ses bases primordiales" Le rôle des Italiens est évidemment capital tout au long de cette histoire, avec ses noms illustres – Stradivarius, Amati, Montagnana travaillant à Brescia, Mantoue ou Venise - , mais à Lyon, ville-carrefour de l'Europe créatrice à la Renaissance, on se doit de souligner la présence très déterminante des "hommes du nord", chassés des territoires "allemands" par les terribles conflits religieux dès 1530, et en particulier de Gaspard Tieffenbrucker, dont les liens avec Léonard de Vinci semblent de plus en plus attestés, et qui s'installe aux bords de Saône en 1540: Lyon capitale du violon en même temps que de l'imprimerie… La célébration de la salle Molière est donc particulièrement justifiée par l'histoire, et elle permettra d'écouter ces sons à nul autre pareils, sortis d'instruments glorieux. Selon l'esprit des Musicades, les Sextuors rassembleront des instrumentistes venus d'horizons géographiquement divers.
Le premier violon (celui du Quatuor Auryn), Matthias Lingenfelder, joue un Stradivarius de Crémone ayant appartenu à l'ami de Brahms, Joseph Joachim. Thierry Marinelli, 2nd violon, disciple d'Arthur Grumiaux, aura un Montagnana de 1725. Harolf Schlichtig, professeur et soliste allemand, jouera un alto de Gasparo da Salo (fin XVIe),  Wolfgang Talirz, 2nd alto, un Maggini (Brescia, début XVIIe). Johannes Goritzki, soliste et chef du Nouvel Orchestre de Düsseldorf, tiendra un violoncelle de Goffiler (Venise, vers 1680), et Francis Gouton, soliste du Staatsoper de Stuttgart, un Montagnana vénitien (1735).
Salle Molière,
12 mai; T. O4 72 00 20 98; www.musicades.com ).

Peinture et musique mis en miroir: la formule est, on le sait, celle du Musée en musique grenoblois. Le joli mai y est riche en variations sur le principe et ses modalités. D'abord cherchez au musée  peinture et  dessin où se lisent les chants du voyage, tzigane chez Dvorak, perpétuel et métaphysique errant chez Mahler, populaire chez l'Argentin Ginastera: le duo de la mezzo Marie Faure et du pianiste Pascal Lerebours vous guidera
(
11 mai; T. 04 76 87 77 31; www.museemusique.com ).

Puis, en lien avec l'exposition "Braque-Klee-Léger, l'art de collectionner", et introduit par une conférence de Stéphane Roussel sur "Klee, Kandinsky et la musique", on se penchera sur "la sonorité intérieure des choses". Evidemment comme quand on parle du binôme peintre-musicien, les Tableaux d'une exposition (de Moussorgski travaillant d'après Hartmann) sont appelés en témoignage, mais aussi Trois Moments musicaux de Rachmaninov, qui composait beaucoup d'après la peinture (notamment celle de Böcklin), diverses pièces d'un Schoenberg qui, outre sa fructueuse correspondance avec Kandinsky, était peintre, d'un expressionnisme tragique prolongeant sa 1ère époque de composition musicale. C'est la pianiste Sandra Chamoux qui est conductrice vers ces transversalités. Est-ce ensuite la transparence perpétuellement à l'œuvre dans Mozart qui guide le choix des interprètes pour la 2nde partie de ce concert généreux? Car il y a du Klee dans l'art vocal du "père" de Zerline et de la Comtesse : pour ce concert généreux, on l'écoutera dans des extraits d'opéras  qu'ont choisis la soprano Léa Sarfati et le pianiste Olivier Yvrard, et dans les ariettes françaises ou lieder, dont l'admirablement passionné Sentiment du Soir, K.523 (14 mai).
Changement de cap avec la flûte de pan (Cornel Pana), en trio avec le piano (Gino Montille) et le violon (Christian Ciuca), et avec cet instrument adaptateur, on "balaie" du XVIIIe (Loeillet, Bach) au XIXe (Massenet se fût amusé de trouver là une nième transcription de sa Méditation thaïssienne ) et au XXe (Arban, et le flûtiste lui-même en "Atemporalité" (
18 mai) Et pour finir mai en …beauté paradoxale, on jouera au "jeu de la Grenouille", en une adaptation de la Platée où Rameau s'amuse à rendre Jupiter amoureux d'une naïade ni canon ni même possible. Ce joyau de l'opéra comique français est ici transposé par l'Atelier des Musiciens du Louvre (Mirella Giardelli, Chantal Thomas), et les spectateurs eux-mêmes y seront sollicités pour chanter le chœur des Grenouilles (31 mai). Et aux mêmes, redevenus visiteurs du Musée, d'aller chercher quelque écho…spatial de ces agapes ludiques dans les réserves ou les salles XVIIIe ou XXe…
Autre théâtre musical , "remonté" d'un siècle vers chez Louis XIV, grâce à l'ensemble Marin Marais: la violiste Christine Plubeau, la théorbiste Claire Antonini, la claveciniste Catherine Latzarus et le comédien Manuel Weber  entremêleront Contes de La Fontaine et correspondance (brut de décoffrage) de la Princesse Palatine avec des musiques dont Tous les matins du monde ont révélé l'importance et la séduction mélancolique ou passionnée. M.de Sainte Colombe, Marin Marais et François Couperin y seront célébrés, et on aura même le droit d'accéder au bloc opératoire pour "le Tableau de la Taille", description étonnante de la musique devenant outil hyper-réaliste et du contrepoint-scalpel (Marin Marais). Cet éloge du verbe et de la musique est précédé d'une conférence du musicologue Daniel Gaudet, qui remet en situation analytique, picturale et culturelle ce temps de Louis XIV
(Toboggan, Décines ,
09 mai; T.04 72 93 30 00; www.letoboggan.com )

Dernier concert de la série 05-06 Société de Musique de chambre, confronte piano et voix en croisant cultures allemande et française: le baryton Stéphane Degout ( il monte, il monte dans la tessiture médiatique, ainsi que le prouve sa participation au Cosi mozartien d'Aix-2005)  et la pianiste Hélène Lucas (l'une de ses partenaires préférées dans l'art intimiste du récital) explorent Schumann le tragique Belsazar d'après Heine, Loewe, Wolf (le terrible Cavalier de feu) et Mahler, puis passent au Debussy "médiéval" des Ballades de Villon, verlainien des Fêtes Galantes  et au Ravel sarcastique et tendre des Histoires Naturelles selon Jules Renard. Très belle occasion de mieux saisir les rapports de poésie à musique, des mots et phrases interactifs (16 et 17 mai; T. 04 78 25 15 94)
Changement à vue" du décor: dans la "chambre noire" de l'Amphi-Opéra, une création de Denis Badault par les Percussions-claviers de Lyon (un "symphonique" à soi tout seul). Pour localiser dans le temps: "Hier, à cette heure-là, c'était maintenant…" Et l'auteur? il fut la Bande à Badault et Bado-Trio, Orchestre National de jazz, "iconoclaste" joyeux qui prend l'intention au sérieux: "En prenant l'air, la lame devient une lâme. Une lame tombe, une s'envole. Touche l'âme qui sourit et s'endort. Dix mains d'or, dix doigts doux, demain, dis-moi, seras-tu lame ou larme? Question d'air"  L'auteur est au piano, et au milieu des Percu (
11 et 13 mai; T. 04 78 370 252)

Information de dernière minute :le 20 mai, pour "La nuit des musées", le musée de Grenoble accueille des manifestations musicales à l'auditorium et dans les salles d'exposition permanente avec notamment un récital du pianiste Roy Kogan (Mozart, Bach, Ravel, Chopin et Liszt).

Ph.: Francis Gouton ©DR