Festival du Haut-Jura

par Dominique Dubreuil

Cap XXIe, c'est toujours un peu difficile de repartir sur une nouvelle dizaine-décennie après des célébrations de XXe. En tout cas, voici sur les deux versants "nationaux" du Jura une édition qui repart des principes, la musique ancienne et l'art vocal.
Mais en évoluant et en s'adaptant, avec ce réalisme déterminé qui fait, dit-on, la grandeur des montagnards. Tiens, revoilà Wolfgang, et dans sa phase terminale pour célébrer l'anniversaire que vous devinez. Les deux partitions catholiques des dernières semaines – alors que l'esprit est tout autant occupé de la maçonnique Flûte Enchantée ou d'autres textes pour les cérémonies F.M. – s'opposent aussi en leur dimension. Vaste ordonnancement du Requiem, intimité lyrique du "petit" Ave Verum, panique de l'un devant la mort, confiance adorante de l'autre devant la Présence Divine, Danse macabre contre Prière apaisée, les antithèses portent à la réflexion. Le Requiem, en plus de sa valeur métaphysique – l'humain devant le mystère de la mort et le sacré de ce passage ou de cette fin - , est évidemment fondateur en esthétique, soit dans le recours à un contrepoint mis au service de la dramaturgie, soit dans la continuité d'un classicisme grandiose qui frémit comme un romantisme. Et oublions, voulez-vous, les scoops de la presse people sur le bouillon de onze heures concocté par ce vilain jaloux d'Italo-Autrichien, Salieri, cela rappelé pour constituer le délit posthume de diffamation… La maîtrise de Colmar et l'Orchestre du Conservatoire de Genève, le ténor Jean-François Novelli, la basse Stephen Inboden, une soprano et une mezzo sont sous la direction de Florence Malgoire.

Si le programme n'est pas cette année en terre médiévale, la Renaissance est riche en sujets et modalités, à travers son individualité ou son tuilage avec le baroque. Maria-Cristina Kiehr et l'ensemble portugais de musique ancienne font voyager en compagnie des hardis navigateurs et du poète Camoens, dont la proclamation "Mes yeux se portent sur lamer" illuminent ses mythiques Lusitanies. Doulce Mémoire de Denis Raisin-Dadre se tourne vers Cubas, par le biais des musiques espagnoles du XVIe, et fasciné par les danseurs de la Compagnie Sandra Bara, composent un nouveau spectacle "mixte": jacaras, folias et ciaconnas qu'ils chantent s'harmonisent avec la danse flamenco des Espagnols. De façon moins extravertie, les madrigaux secrets de Lassus, de Wert ou Luzzaschi, cherchent les alliages subtils, les entrelacements du verbe et du son dans l'Europe renaissante, grâce au trio de la chanteuse Maria-Cristina Kiehr, la harpiste Mara Galassi et la luthiste Dolorès Costoyas. Adriana Fernandez et son Ensemble Delectare font accomplir aux enfants et adolescents un voyage d'initiation historico-musicale chez Dowland, Purcell, Monteverdi et Merula. Jordi Savall et son Hesperion XX1 lusitanisent aux XVIe et XVIIe avec leurs folias et pasacalles du Portugal. Le Luthiste Paul O'Dette exprime son art solitaire et subtil dans des œuvres de Dowland et des moins connus Molinaro et dalla Gostena.

L'Arpeggiata de Cristina Pluhar et Philippe Jaroussky – en pleins feux des projecteurs médiatiques, et c'est justice - explorent les cantates de Monteverdi, Kapsberger, Pozzi, Ortiz, et permettent d'écouter l'une des compositrices qui ont jalonné l'histoire des femmes artistiquement autonomes, luttant pour s'autoriser la création autre que maternelle, l'Italienne Barbara Strozzi. Les Arts Flo se mettent sous la direction du chanteur Paul Agnew – qui inaugure sa carrière de chef de chœur – pour le Vie Livre des Madrigaux de Monteverdi, haut-lieu de la pensée baroque. Maria-Cristina Kiehr revient sous les projecteurs, cette fois avec le Concerto Soave que dirige Jean-Marc Aymes,  pour nous exprimer les suavités ou rudesses de Bossuet (récitant Benjamin Lazar) en duo avec le musicien Marc-Antoine Charpentier: Marie-Madeleine, à propos de laquelle on n'a pas attendu les polars de la fabrique Da Vinci Code pour s'interroger sur sa présence auprès de Jésus prêchant et souffant, revit, sur un "scénario" de la spécialiste Catherine Cessac, historienne sérieuse de la musique complexe de Marc-Antoine… Des conférences de Roger Tellart et Denis Morrier font le point sur la musique de la Contre-Réforme italienne et Monteverdi.

Côté Jurassic Park – on sait que c'est une des dimensions "naturelles et écologiques" que de renvoyer ici aux paysages et questions régionaux -, c'est aussi la Bretagne qui envoie son Bagad des Côtes d'Armor pour un concert des finistères. Le Vilnius Brass mélange classique, traditionnel et jazz. Les concerts de l'abbaye de Bonmont ne doivent pas être oubliés: Diabolus in musica, conte du Graal (07 mai), mystères byzantins par Dvina et l'ensemble Melodi (21 mai), les Italiens de La Reverdie qui célèbrent le médiéval Dufay (11 juin). Et l'ouverture du Festival se fait avec un "paroles et musique" de Pierre Feillens sur Marco Polo et le Livre des Merveilles, comme invitation au voyage dans le temps et l'espace…
(15 concerts entre
02 et 25 juin, en divers lieux du Jura Français ou Suisse; T. 03 84 41 02 02; 03 84 45 48 04; www.festivalmusiquehautjura.com

Ph.: Claudio Monteverdi (1567-1643)