Visages et paysages

par Dominique Dubreuil

Sait-on que de la Trinité Baroque on aperçoit aussi des rivages… méditerranéens?
En tout cas la programmation des Concerts de la Chapelle inclut fort judicieusement et à intervalles irréguliers ce qui n'est pas le domaine classico-baroque-moderne au sens strict du terme:
en voici un exemple pour la dernière de 2005-06, avec ce Bella Terra, qui rassemble la voix (et la harpe: Arianna Savall), la contrebasse (Bjorn Kjellemy) et des instruments spécifiques aux cultures de ce que les Latins, pas possessifs ceux-là!, appelaient Mare Nostrum  (Dimitri Psonis, Marc Clos).
La jeune chanteuse et harpiste, fille de qui vous savez dans le Gotha baroque, invente ses spectacles et y fait voisiner époques et pays: ici, 12 poèmes catalans (de Miquel Marti i Pol) qui nous font rencontrer "des chemins de pierres, de poudres et de fleurs, d'eau, de terre, chemin de presque invisible où je me perdais facilement. Bella Terra est le fruit d'un long processus de recherche qui, commençant à la maison, a continué auprès de mes amis. Cela répond au désir d'une terre plus lumineuse, plus affective et mystérieuse, méditerranéenne et ouverte au monde…, à un rêve éveillé d'une terre équilibrée, où l'homme et la femme découvrent comment "un instant partage ce qui est certain de l'incertain, car la somme de la vie est comprise en cet instant"
(
10/05, Trinité; www.lachapelle-lyon.org puis le 27/05 à Paris et 28/05 à Vézelay)

Résolument tourné vers le "moderne opérationnel tous terrains" (de la pédagogie ouverte et fort actuelle), voici un "pays, paysages, visages" que Graziella Contratto dirige et inscrit au programme de printemps pour son Orchestre des Pays de Savoie (OPS) et des groupes fort divers: les Rockers de Climatik, des professeurs d'Education musicale et des chorales de collèges savoyards, un récitant, Gabriel Vegh, tout ce monde mis en scène par Moïse Touré. L'auteur de cette composition est Alain Berlaud, qui a enseigné la culture musicale et l'analyse, puis la composition et l'électro-acoustique dans la région parisienne, et compose lui-même depuis douze ans (y compris des musiques pour cinéma et théâtre). Le texte poétique fondateur est celui du poète américain (XIXe ) Walt Whitman*, dont les Feuillets d'herbe constituent un hymne à une poésie populaire, lyrique, spatiale et préécologique…. Alain Berlaud (né en 1971),qui vit désormais en Guyane mais revient pour travailler sur son œuvre avec les créateurs de Savoie, explique: "Je suis là où l'Amazone déverse la forêt dans la mer, à la croisée de cultures si diverses: le vieux tambourinaire créole aux mains dures comme de la pierre, le chanteur amérindien au visage brûlé, la jeune danseuse haïtienne quoi rentre en transe dans la cérémonie vaudoue… " Le lien est ainsi déclaré entre cette communauté-terre célébrée par Whitman, les musiques rencontrées lors des nombreux voyages d'A.Berlaud, "une curiosité humaniste pour la réalisation d'un hymne à la liberté, à la beauté de la terre et de l'humanité", et la terre, l'air l'eau et les habitants de la Savoie même, sur laquelle tous ont réfléchi, collectant des images mentales ou physiques (d'où des photographies et des videos intégrées au spectacle, et une exposition des travaux d'Alain Basso). L'ensemble est aboutissement de deux années d'efforts entrepris dans le cadre du 10e anniversaire de "Collégiens au concert". (30 mai à Annecy; 06 juin à Albertville; 08 juin à Chambéry; 13 juin à Thonon; T. 04 79 33 42 71; www.savoie-culture.com/ops )

Plus "classiquement" dans le moderne et contemporain, voici un "Mai aux éclats" proposé par l'Ensemble Orchestral Contemporain (EOC) de Daniel Kawka. Et ce joli mois de mai appartient à un Debussy revisité pour orchestrations par Schoenberg, puis H.Zender, J.M. Morel et M.Jarrell (12 mai à 26.Grignan (où l'Eoc est en résidence la semaine précédente); 23 mai à Annecy). Puis on se tourne vers les ambulations gouailleuses du Soldat stravinskyen dans son Histoire, must des origines du théâtre musical, et on le fait sous chapiteau de cirque, selon l'adaptation du pianiste-compositeur Didier Puntos.
(
15 au 22 mai , Annecy; T. 04 72 10 90 41 – www.eoc.fr )

Petit crochet, à nouveau, par la Savoie où à Albertville le Festival des Rencontres Musicales (juillet/août) donne une avant-première dans le cadre de l'année Arménienne, mêlant cinéma et musique. Un concert de musique traditionnelle par le groupe Sheram précède une célébration plus gustative, une conférence de presse et la projection de Joyeux autobus, une comédie d'Albert Mkertchian aux accents surréalistes, tristesse et joie mêlées comme pour bien des peuples et des cultures confrontés à l'histoire tragique.
(Hall du Dôme;
1er juin; T. 04 79 22 37 79)

En Suisse et à Genève, Contrechamps poursuit sa saison, et clôture avec une étude sur les possibilités de l'instrument virtuose-et-en-soi: Aperghis célèbre l'alto, Holliger le basson, Guy le hautbois, Benjamin et Sciarrino le violon; les solistes de Contrechamps inscrivent aussi à leur programme Donatoni, Gervasoni et Crumb, et le lendemain, Ospald, Skrzypczak et Kurtag.
(
20 et 21 mai ; T. 41 22 329 24 00; www.contrechamps.ch )

Lyricisons, mais à la façon un peu grinçante et quasi pré-post moderne de Kurt Weill émigré aux Etats-Unis. Cela donne One touch of Venus (1934), une comédie musicale distanciée, "adaptée du mythe de Pygmalion: idéal du show de Broadway par sa combinaison de songs et de théâtre parlé, mais aussi par une légèreté imprégnée de mélancolie qui enveloppe les songs et d'une forte tendance au pastiche et à l'auto-ironie". On méconnaît en Europe le Weill américain, et le spectacle mis en scène par Jean Lacornerie, dirigé par Scott Stroman , devrait nous changer un peu les idées(toutes faites). La présence au générique et dans l'interprétation d'Hélène Delavault (qui assure la traduction) ou de Florence Pelly au milieu de onze autres chanteurs-comédiens est gage de sérieux…dans la drôlerie and a Weill's touch qui peut surprendre nos habitudes. (création au Théâtre de la Renaissance, Oullins, du 1er au 11 juin; www.theatrelarenaissance.com )

Et puis retour à la case départ du bon vieux lyrisme début de siècle, avec une Turandot où Puccini, très peu de temps avant sa mort (1924), écrit un testament d'une exceptionnelle valeur moderniste. Cet aspect, comme d'ailleurs pour l'ensemble de la composition du génial Italien, n'est apparu qu'assez longtemps après le rejet par l'élite debussyste ou fauréenne de ces pages confondues avec un "mauvais goût" et un expressionnisme vocal exhibitionnistes. Alors que les contemporains Mahler puis Ravel admiraient l'auteur de la Tosca ou de la Bohême, et qu'une estime réciproque unissait Schoenberg et Puccini, il est vrai que les sous-produits sociologico-esthétiques du système post-vériste et une conception de mise en œuvre opératique sans recherche ni légèreté ont longtemps compromis le message du compositeur italianissime. De nos jours, on a bien réévalué la grandeur de Turandot, qui d'après le fantastique intemporel de Carlo Gozzi, apparaît en pleine lumière, avec ses audaces et cette façon de jouer son va-tout musical d'un coup de dés d'amour fou… A Saint-Etienne, Laurent Campellone dirige le Symphonique de la Ville, les Chœurs (dir. L.Touche, J.Berthelon, J.Blanc), et les huit solistes vocaux (Cristina Piperno en Turandot, Jeong-Won Lee en Calaf, Rié Hamada en Liu), Jean-Louis Pichon met en scène (12, 14 et 16 mai; T. 04 77 47 83 47; www.saint-etienne.fr )

Ph.: Walt Whitman * (1819-1892) / Site: www.whitmanarchive.org